dimanche 29 décembre 2013

pièce n.28: la rive aisée

J'ai grandi glissant le long de la rive. Les yeux grands ouverts, avides. Je finis par y distinguer des visages familiers qui se formaient se troublaient comme au jet d'une pierre se dénouaient. Quoique la géométrie les tînt déjà, je les reconnaissais sans pouvoir mettre un nom sur aucun d’eux. Ils m’appelaient du bord, me faisaient signe, tenant haut le tison de leurs villes mensongères.
Le courant roulait justement vers eux.
A mesure que je m’approchais, le monde éclairé de la rive offerte s’ajusta, celui-là même considéré comme le seul connu, le seul qu’il faille courir.
La police les militaires l'assemblée ne toléraient pas d'autres théâtres de silhouettes.
A mesure que je m’approchais, je vis plus nettement le cri débordant des ombres portées des maisons, je vis le cadre et l’étoffe que l’on m’avait – déjà !- dessiné.
Alors la peau l’échine surent trop bien le serpent aux aguets, alors je secouai le lit, je secouai le cours du jour et me tournant d’une violence entière de l’autre côté, tandis que leurs invectives trouaient l’eau çà et là comme un feu nourri, j'inventai dans l'urgence l'autre rive et je nageais vers elle.

dimanche 1 décembre 2013

pièce n.35: tandis que je m'abîme

De l'aile, j'attends j'embrasse tout
tandis que je m'abîme
notre silence va vers un silence trop grand
la course brode pour moi-seul une cellule où toute image est exclue
la course
elle croît, parfaitement régulière
l'aimant
la musique enjôleuse du puits
sans traits précis
son œil m'est consacré
tandis que je m'abîme
je vois mon corps diminuer
les peaux se succèdent
La partition courue par l'air est telle que je suis dépossédé de mes souvenirs
alors il crie pour moi
et d'être déchiré
si vite
le métal va frapper l'eau
un autre métal
une autre langue
celle que les pierres ont mangée
à moins que je ne sois dans le roncier de la nuit
c'est la fin de cette musique atroce
et dans le même instant ma vie se déploie comme un cobra qui ne peut plus fuir et se rétracte et se tord brû dans une scansion antique

samedi 16 novembre 2013

pièce n. 27 : genèse

J’ai été engagé sur un chantier. Un bâtiment d’ampleur indéterminée, chaque jour nouveau était l’échelle. La tâche était simple, il nous fallait disposer des briques - aveugler l’air nu çà et là - puis veiller à leur silence définitif pour écrire la ligne suivante. Il y avait du sang, de l’exil, les remous d'un cri figé butant sur les os, et finalement une glaise rouge et rare.
Sous la main froissant les cartes sortent des pleurs en procession. Le travail entrave ces pleurs. Mes frères clandestins, harassés, dormaient avant le soir sur des bouches instables.
Très vite j’eus le sentiment que l’ouvrage n’avait pas de point de fuite. Il nous emportait tous.
Et c’est toujours ainsi. Pas de maître apparent mais l'édifice fait chaque jour un pas de pays.
Cherchant à défaire le cercle, j'interrogeais mes camarades. Le tout premier chantier sur cette terre a nourri entièrement le second. Si l’on soulève la toute première des briques, que trouve-t-on ? Le corps d’une femme dans le sang des origines.

lundi 28 octobre 2013

pièce n.26 : être repris

1.
Une rue. Coup de feu !
Je décide que c’est une rue américaine, de celles qui accélèrent en continu. De ses eaux à la chaleur de mon nid, une vitre et vingt cinquante cent mètres de falaise pure. 
Que le verre soit poreux sans voler en éclats, que des lianes noires et mauvaises, trop bien informées, montent en silence, que la pluie d'yeux lourds de titane puisse m'atteindre à travers le toit, voilà ma crainte à la détonation. 


2.
Il n’y aura pas d’autre coup de feu. C’est trop tard. Tout s’est enclenché, dans un mouvement de métal indépassable, inouï. C’est là, dehors, et cette chose se déplace en conscience. La cité ne nous a pas trahis. Mais c'est nous le sang vaincu de ses canaux, c'est nous que l'on cherche.

3.
Je suis assis près de la fenêtre, bercé comme une mère par le vide. La fin. Je laisse une dernière fois le miel goutter sous mon front, les yeux clos comme ceux d'un chat brûlant.
Ce refuge ne tient pas. Un accident à découvert. Et la grande hauteur ne m'a pas secouru.
Déserteur, voilà ce qu'ils diront, dans ce qui n’était rien moins qu’une cabane d’enfant réécrite.
Quel œil déniche ? Le mouvement des choses, tout simplement, le cercle raisonné, le souffle d'ici le pas uni de la foule en contrebas c’est déjà un bras vers ta course, un bras vers ton épaule.

mardi 17 septembre 2013

pièce n.16: gong soleil

Je suis amer, du brin amer que l’on mâche sans conséquence. Fondant glissant depuis ma forme vague plutôt qu’étincelle. Je porte mal ma colère, comme une pointe à l'aine ou quelques vieilles blessures embarquées.
L’accord majeur et ses loups n’ont rien à craindre.
Je veux être pauvre des fruits de l’époque, pauvre au coude, isolé des ondes nouvelles que les hommes tiennent comme les chevaux d'hier. Les aiguilles alors auraient une révolution différente.
Il faut que le front s'avance sur une page de soleil. Les chambres sans écho sont vertigineuses. Sauvé ? Savoir y manger, préparer sa nuit. D'autres arts. Mais je sais que Paris, Berlin, New York, sachant l'essence dans ma gorge et mes deux paumes rougies brûlantes, me pousseront de leurs mâchoires vers les champs ouverts. Et même là, si loin du métronome, je crains qu'il y ait toujours un écli qui me trouve.

                                                                 

mardi 10 septembre 2013

pièce n.17: la certitude de l'accident


La balance serait terrible, j’en avais l’intuition. Mais quelle danse n’est pas mortelle ? 
Autant qu’elle vous élève, votre fleur vous prépare en miroir une flaque au chien couchant. Celle des affres et du couperet.
Je n’ai vu que le dos des collines qui reposent l’âme. Comprenez-moi, tout allait trop vite. J’étais dans l’instant, mais je savais l’orage. Il rassemblait. Ses mains suie joueraient les dés. Il serait d’autant plus grand que j’astrais de tout l’être, des cheveux mer plein les mains. Cette mer, je la perdrai, bien sûr.
Ce train, cet orage, je crois qu’il pouvait prendre un mur sans limite comme manteau. Passager vers lui, le bonheur dans la seconde effleurée valait pour une larme future.

lundi 1 juillet 2013

Publication dans la revue Paysages écrits

Publication de 13 poèmes dans le numéro double 17/18 (juillet/août 2013) de la revue Paysages écrits, dirigée par Sanda Voïca et Samuel Dudouit.

http://www.calameo.com/read/0016777721b6083dbc56d

mercredi 5 juin 2013

pièce n.18: chaque arme au doute


Je veux fendre le verre sans entailler l’ennemi. Au début, je ne savais pas, trop peu de rues, j’ignorais jusqu’au sang. Votre foyer vous le dit bien assez tôt, et par votre mère vous mettez des visages sur une explosion. 
La poésie précède la révolution.
« Mais non, tu ne sais toujours rien ! Ouvre ton torse, saisi les échos, c’est comme un lac vénéneux, et davantage ! Vois les gemmes en miroir, le phosphore que tu y mets, comme au feu roulant. Une vraie machine ! Mais tu es seul, ce sont toujours tes yeux, tes yeux seuls, même frottés des coraux.
Pour bouleverser, que casse vraiment le jour, tu dois lier les deux hémisphères. C'est-à-dire que tu dois détruire l’aimant, et en fabriquer un tout autre. Et il n’y a pas d’autre forge que tes cheveux épais de colère, méduse.
Vois l’Histoire. Et écris, même otage.

Aussi je ne t’en veux pas de préférer ton cri sourd, car rien ne chavire vraiment sans le matin blême de la chair outragée ». 

 

lundi 3 juin 2013

pièce n.13: la raison du groupe

Le drapé d’arbres encore trouble et cendré. Les plantes épaisses ont les atours d'une cache.
Je m’approche.
Quelques pas suffisent à lisser le grain de silhouettes affairées.
Je distingue leurs visages. Ils couvrent tout le spectre de la modernité. Ils sont penchés sur un corps inerte, une ombre noire étendue sur l'ombre verte acide. Et des yeux, les gouffres sans appétit de l'air.
Ils versent sur son front des torrents de propos logiques. Des chiffres aux visages de pluie et des raisonnements convergeant telle une flotte militaire.
Ils ne sont pas armés. Les mains vides, habillés de la manière la plus banale, ils peuvent faire taire les arcs électriques que l'on a dissimulés sous nos manteaux. Le goût de machine, le métal et l'arbre d'une administration sont convertis en brefs vols suaves. Des conciliabules.
Et puis ils sifflent la fin du rite, lancent un incendie depuis le corps et quittent les lieux.

Ils m’auront ainsi, un matin comme celui-ci au ton égal et neutre. Je n’ai pas de cache. Les journaux diront que c'est l'heure de la paix la plus tendre. Et toujours pas de drapeau précis dans la main de l'ogre.

jeudi 2 mai 2013

pièce n.09: huile sommeil

Elle fait pleuvoir sous la peau
ses doigts d’eau vont jusqu’à la moelle
et cherchent à salir l'âme
et couper tous ses ponts.
Rien n'échappe à sa teinte. Le ciel brûlé d’une fleur sale. Les précipités se mélangent, me coupent et m'épuisent.
Je dois partir, quitter davantage que les pas écrits et réécrits de longues heures.
Apprenti miroir des gestes de la roche
près des poussières brutes près des plus infimes frères d'or
marchant glissant tout contre l’ocre et la rouille apaisée du ciel
j’apprendrai à défaire toutes les courses haletantes
les gongs sous la peau, dans les cheveux, au long du sang
à ne plus vouloir retenir les villes tandis qu'elles brûlent au néon.
En quittant les yeux de la voûte peinte, la grande presse qui depuis les toits lève des colonnes de silence
on s'expose à la route
ses averses de gravier
chaque caillou a dans sa bouche,
dissimulé,
un rêve d'enfant qui est toujours une prière
on s'expose à la route
la vraie couleur des choses
inspiré du chat faire son pain de toutes les heures liées
guérir des équations
guérir des lois

mercredi 17 avril 2013

pièce n.10: je ne rentrerai pas

Chaque heure d'ici contient tant d’été sans nuance. L'orchestre qui ne veut pas se taire.
Les maisons seules prodiguent l’ombre, face au vent. Les deux empires sont peau contre peau. Les maisons aux visages d’hommes, ces campagnes de pêche qui se font jusque dans le soleil, ramenant du feu dans l’œil de chacun.
C’est l’heure.
L’heure aux braises épanouies.
Je descends vers l’eau. Désert anti-rythmique. Sa main s'étend. A présent l’air cendre le couchant. Il s’y fait le bruit des photographies, le peu de jour s'angoisse. Agonie.
Je nage. Je creuse le temps. Le monstre est doux, le monstre est songeur. Je nage. A mon épaule les murs immaculés, une poignée de lucioles d’auberge, elles dansent mais se taisent, je ne peux déjà plus les toucher. Je ne peux déjà plus les situer sur la montre. Y avait-il des gens sur la plage, un promeneur sur les rochers du bord ? Non, personne ne m’a vu fondre sur le poumon d’usines et d’argent.
Je nage. Montagne au rameur, le roulis fait deux paumes unies. L’encre rejoint l’encre, et je cesse de lutter. Il n'y a plus de visage précis dans l'eau qui passe et repasse, juste une grande machine, une roue qui brasse la nuit.
Je ne ferai plus face à la côte. Je crois nager encore, mais les muscles ont d’autres maîtres. Ma fatigue se mêle tout à fait à la musique de la mer. C’est mon pays à présent. Il respire, immense. Je ne rentrerai pas.

mardi 12 mars 2013

Publication dans la revue Comme en poésie

Publication de "Rire et morsure de l'errant" dans le numéro 53 (mars 2013) de la revue trimestrielle Comme en poésie, dirigée par Jean-Pierre Lesieur.







jeudi 14 février 2013

Publication dans la revue Landes

Publication de sept poèmes dans le numéro 1 de la revue Landes, dirigée par Aymeric Brun.


pièce n.08: glissant


Joue de fille cette image. La chimie qu’on plaque sur nos ancêtres et les totems adoptés.
Même sans couleurs, je sais que leurs arbres sont doux. Je m’invitais, je paressais près du grain. J’aurais voulu, comme l’Autre, infuser des soirs de Crimée. Croire aux machines, croire à ces tempes de coléoptères, quand les corps de métal n’offraient rien d’autre que leurs corps de métal. Faire aux mécaniques des gloires en affiches, en cris. Et penser ça près de l’eau sans reflets, les cabanes aux alphabets étranges. Et le sourire, à un bras de là, l’épiphanie, une feuille, elle.
Oui, près de l’eau, le couchant n’est plus fauve. Près de cette eau qui joue ses silences comme personne, et le feu qui rie de ma maison. Et l’on s’étend. Et l’arbre qui ose. Et la nuit sur le courant amènera autre chose que la nuit, autre chose qu’une huile où crépitent ses plus petits passagers. Un chemin de l’attente parfaite.

mercredi 13 février 2013

pièce n.04: circuit fermé

Le sang ne passera pas la porte
le chant cristallin ne passera pas la porte
la neige au-dehors le théâtre des eaux coincées dans l'enfance amené jusqu'aux plus silencieux de tous
mais sans rails luisants
sans île en vue ni même sur les cartes
je les vois
le peuple des impasses
ils ont attaché à leurs hautes maisons des câbles
ils vont les tirer jusqu'à la mer dessertie
car elle a ses lecteurs
ils vont défaire les rues
dans le barillet du revolver des pigments chavirés

dimanche 10 février 2013

pièce n.07: les plaies mineures

Rien ne recoud l'échappée
des fuyards
des agitateurs
forment l'orchestre clandestin qui m'accompagne
j'ai là tout contre moi
ce rouage aux saisons capricieuses
des tessons charriés dans un courant immuable
une plaie

Allongé, à couvert,
j'entends passer le cortège de l'hiver
les arbres sacrifiés
sur le chant de la terre nue, les yeux clos
je ne veux pas m'accrocher à ses pas
il ne faut pas qu'il me trouve
et ranime ces flammes que j'ai là, dessinées sur le corps
je me cache de cette nuit qui avance masquée
messagère des effluves armes blanches, chiens fous retenus dans la nasse du souvenir
j'ai tenté d'étourdir ces départs de feux
emmené ma peau à la vitesse d'un train
exotique
j'y ai apposé de grandes plaines rouges
des flancs ouverts
et vertigineux
là, mes semblables croisaient au large
chacun sa menace sourde
à même l'écorce
qu' un jour empêché de pluie réveille brusquement
je processionne
et ploie un peu sous les fleurs suspectes que libère le corps
des plaies
des plaies mineures
qui revendiquent un volcan pour père
et voisinent mon souffle à jamais

pièce n.02: sans titre


La révolte se fit dans l’île. Personne. L’amas brut outragé. Recoiffé grassement des reflets que le peintre sut voir. Aucun espoir mais des vomissures, et quelle nuit dans chaque voyageuse ! Les roches et quelques mollusques finirent par jeter, péniblement, un manifeste vers les hauts fonds.
C’est ridicule pensai-je. En regardant de plus près, je vis que tous avaient un visage. Mêmes les pierres. Des visages d’adultes, naïfs comme des adultes.

pièce n.03: le blâme


Très vite, je fus fou. Je riais en dînant seul. Parfois venaient des gens. Le plus souvent des personnages de romans russes que j’avais rêvés. Ils passaient la tête un instant, à l’autre bout de cette auberge viride où j’étais. Le feu jouait pour moi. Comme on est loin des moissons de nuit.
Et je ne connaissais pas les dernières mécaniques. Certaines cachaient leurs rouages, le raffinement suprême. Il y avait ceux qui portaient sur eux les voix des autres, comme j’aurais tenu un oiseau dans ma paume en jardin. Ceux-là étaient les plus aimés, on leur donnait toutes sortes d’empires de langues, de tables et de lampes, et chacun tenait son petit ruisseau par la main.
Moi j’étais imprécis. Je mesurais mal. On voulu me guérir. Et je m’épuisais en rire, sans miroir, un crime ! Je ne partageais aucun vide. Il fallut m’enfermer.

mardi 22 janvier 2013

pièce n.06: l'oeil


Le soufre est dans les caves. C’est l’œil dit-on.
Ils viennent en silence au moindre interstice sur le jour. Les rues, les allées souterraines, là où glissent des trains aveugles, tout va se couvrir d'un voile. Les oiseaux s'étaient déjà tus, il n'y a pas de vent venimeux qui précédera l'attaque.
Plus rien de moi dans ces paumes, ces doigts comme des rampants sous l’eau. Ils passent le pont que je ne peux pas voir. Un seul et même visage, quel que soit le nombre. Ils sortiront comme l'éclair de leur poche des pans de nuit immenses dont ils couvriront telle ou telle proie de hasard. Pas de raison, pas de mesure. Ils sont les angles aigus contre le cercle.

Tu donnes contre la lame. Par là où le métal existe soudain, tout ce qui n’est pas toi se mêle à la surprise du sang. Le couloir carrelé, la nuit fluorescente, les chants qui n'étaient pas encore écrits prennent la brèche imprévue sur le temps.
Et tu t’effondres là, dans l’orgue muet des machines. Seul et foule. Comme des sagaies les masques autour grandissent, se déforment, et prennent les profils du feu.