mardi 25 novembre 2014

pièce n.64: journal des invisibles

Un orage est annoncé. Bien sûr il ne pleuvra pas, la plupart ne sauront rien. Il y aura quelques chutes de pierres, très venimeuses et très précises. Qui les verra ? Qui les dira ?
Des grains de sable des sacs de sable des collines entières de ce sable et des poumons dans chacun des grains, poussés par un vent qui n'est pas le vrai vent, portés par une mer qui n'est pas la mer véritable, et qui saignent et rêvent et se souviennent.
Certains s'écroulent dès qu’ils quittent l’ombre. Et lui, qui est passé, qui marche maintenant à côté de toi, qui le matin hisse le même ciel que toi, il a peut-être sur le dos, sous sa chemise, un incendie encore vociférant. Il te dira son nom mais tu n'entendras pas. 
Leur silence, des pierres aiguisées qui me passent dans le sang. 
Cette époque, comme ses sœurs, contient des yeux ailés qui s'attachent à nos épaules, à nos pas. Un drap couvre mon immeuble. Il détourne ce grand vaisseau empli hommes qui ont choisi de fermer leurs yeux intérieurs, rôdent sans cesse et mordent dès qu’ils le peuvent. Ce drap je crains de le voir retiré. Une main aveugle tatouée de chiffres et de bribes de discours peut faire cela. Nous serions nus alors, dans notre peur cuite, cette flaque intérieure dont nous avons fini par prendre les contours.
Alors, pour éviter la lueur qui brûle les murs des maisons resserrées, fouille les voix éparses de la rue, cette mauvaise lueur, nous allons nager dans le noir de fumée, dans la chaleur d’une chronologie troublée en rêvant sans cesse l’autre rive.